Chroniques d'un Capitaine orque érudit-pirate, mais naufragé

Écrit par seb
  Viens par là, petit gobelin branleur ! Que je te raconte mon dernier naufrage. Tu vois, l'affaire, c'est pas comme si j'avais réclamé quelque chose. J'avais rien demandé sur ce coup là, même pas un sursit ! C'était pendant les « années spirales ».

Y'avait des spirales un peu partout dans les divers secteurs galactiques. Des spirales aux cons, la plupart du temps. C'étaient des stations orbitales marchandes gigantesques en forme de spirale. L'astuce de ces structures était de dédoubler la spirale pour former une boucle. La spirale de type gigogne était la plus répandue. Elle reliait une spirale ascendante extérieure à une spirale descendante intérieure. Un autre modèle, moins courant mais tout aussi efficace, était celui de classe sablier. Dans ce genre de complexe on pouvait tourner indéfiniment, jusqu'à en crever, parfois. En tout cas, le client venait pour une course d'une demi-journée et manquait d'y rester pour de bon, s'il n'y faisait pas gaffe. Et c'était un peu là tout l'intérêt.

Alors, pour ça j'entrais dans le secteur Glorbù, piquant net vers la spirale Barelo. Là, je comptais refourguer pour une botte la cargaison de champignons bêlants récemment détournée du spatioport de Tommouland. La moitié de l'équipage du Dead Kennedy était encore stone et je devais déjà refaire le stock de pschiit auprès d'une certaine Mme Michu au Baaltoo, un rade des Mille-Milles, quartier, capitale et unique agglomération urbaine de Taneuse, cité-état artificielle du secteur. Taneuse était la seule surface encore habitable pour un vivant de la spirale Barelo. Un tas de béton fumant, tout juste chié du dernier demi-siècle, par la compagnie des Terraformations Merlin; un véritable magicien lui, qui te fait passer ces cages à lapingondin pour le Stadefrance. Le reste se résumait à des ruines en vagabondage cosmique, témoignage de cinquante années de destruction mutuelle appliquée des diverses factions sévissant alentours...

Justement, j'y viens ! On n'est jamais arrivé au Baaltoo. Par toutes les cannettes ! Encore en vol et avant l'entrée en orbite, la radio de bord me cracha un de ces messages qui vous fout les jetons et qu'on préfère ignorer courageusement : un appel à l'aide. Le pilote, ce n'est pas moi. Je suis juste le Capitaine. Ce naze de cyborg répond avant que j'ai eu le temps d'y coller mon blaster sur la tempe, juste en dessous de son implant cérébrale. La greffe de neurones joyeuse, le cyborg-pilote du Dead Ken réagit par réflexe quand il décrocha le communicateur, répondant à l'appel. Le son était bon et le message fort clair. Pas moyen d'esquiver. Il demandait une assistance d'évacuation du vaisseau-monde eldar Cassegrin. Neguewatt ? L'émission était encodée en M6, langage que les eldars ignorent scrupuleusement, ne jurant qu'en LCP, voire en BBC+, le jour du relâchement millénaire. Y'avait donc méta-anguille sous astéroïde. De fait, un type nous parlait à voix basse, nous racontant qu'il était le Commandant Narcos, retenu prisonnier sur Cassegrin et en pleine tentative d'évasion. Avec ça, il nous baragouine le signal de détresse de la confrérie des pirates orques : « à boire ! à boire !». De moins en moins les moyens d'esquiver. D'autant que, le Cassegrin nous avait tricar et nous balançait déjà quelques chasseurs de bienvenue. En moins de temps que pour ouvrir un litre de Big Chouffe, le signal d'évacuation du DK retenti. Sauf que je fus le seul à activer ma combi avant l'explosion.

Bientôt, je flottais dans le vide parmi les débris du Dead Ken et de son équipage. Mais, très vite, je trouvais de la compagnie. Une capsule de sauvetage orque passa à mes côtés. Un coup de lance-grappin intégré à la combi et je me faisais remorquer direction l'attraction terrestre la plus proche...

 

- Dr Livingstone, je présume ? Phlamm, Li-Li Phlamm, que j'm'appelle.

J'étais sacrément dans les vap' alors il m'a fait boire un truc vert fluo. Du genre "Pougnette des Moines", on a ça nous aussi, on appelle ça "Chartreuse". Un jus à réveiller une nécron-momie ! Il m'a raconté qu'il avait trouvé cette fiole à l'entrée d'un souterrain très ancien, un peu plus loin. Ma parole, le gars a inspecté toute la planète, surface et sous sol !
Puis, on est allé voir la Kapsule. Il examina le tableau de bord un bon quart d'heure avant de me dire :
- "Vous avez eu du bol, un champ antigrav a freiné votre chute."
- "Ah ?"
- "Tout-à-fait. C'est très curieux, parce qu'une Kapsule ne génère pas de champs toute seule... Une capsulhe Eldar, en revanche, si. Mais là, non."
- "Ah."
- " Enfin, vous n'êtes pas mort, c'est déjà ça."
- "Ah ?"
- "Mais, ne trainons pas. Il y avait des coordonnées précises programmées à propos de l'atterissage de cette Kapsule. Et on dirait bien que le lieu voulu à priori n'est pas celui où nous nous trouvons actuellement. Donc, manifestement, elle a dévié. Il faut se rendre sur place tout de suite, le temps presse et nous ne sommes pas les seuls petits curieux de cette histoire."
- "Ah !"
J'avais retrouvé le sourire au coin des canines, parce que sa dernière phrase sous-entendait de la baston, du moins possible. Ta vois ?
Là-dessus, il me jette un drôle de regard avec un air bizarre. Le gars qui pense qu'il a trouvé un truc mais qu'y sait pas quoi, qu'il est pas sûr, mais qu'il a trouvé quand même, genre. Après, il a filé dans une direction, comme ça. Alors, je l'ai suivi...
...
- "Tu m'écoutes, oui ?"
(Paf !)
- "Aïe !"

Je reprends. Emprûntant un chemin forestier, nous arrivâmes à l'orée de la plaine Toyost, partiellement grillée comme le pain de la veille. L'odeur était encore présente, mais la fumée n'y était plus. Désignant le petit animal à plumes bleues qui picorait dans l'herbe, le toubib s'exclama à voix basse :

- "Regardez ! Là ! C'est un Attali !"

- "On ne dit pas plutôt "une Nathalie" ? Pasque, figurez-vous qu'un jour, sur la Place Rouge, ..."

Il se tourna vers moi avec un air intérrogateur. Vous ne savez pas ce que c'est, hein ? Permettez-moi de vous expliquer brievement le phénomène. Un Attali est un artefact instable qui n'a pas encore de matérialisation précise au sein de notre univers, tel qu'il nous est donné à percevoir. Pourtant, ce truc existe déjà. Pour certains, celui-là est le journal de bord d'un déchu, pour d'autres c'est une arme-démon très convoitée et, pour nous en ce moment, il est ce petit animal emplumé bleu au long bec et pattes courtes. Quand une représentation de l'Attali prendra le dessus sur les autres, il n'y aura plus qu'une seule version stable de sa matérialisation. Les formes co-existantes disparaîtront aussitôt. Pour l'instant, il est co-existant à la fois ici et en différents états et endroits.

- "Muf ! Il est Kantique alors ?"

- "Tout-à-fait ! L'Attali aime les cantiques. D'ailleurs, il en récite souvent au hasard. Mais, il reste flou. Non seulement, quand il s'exprime, ce qui arrive de manières diverses et variées de façons assez intempestives au demeurant, mais aussi quand il se manifeste en un lieu. Cela est dû à son état. Il mène des existences parallèles, ce qui n'aide en rien à le cerner. On peut même dire qu'il n'est pas évident..."

- "Ah, oui. D'ici, on voit bien que l'angle n'est pas évident."

- "En tout cas, pour l'instant, il nous échappe."

L'Attali avait disparu.